Les mots d’un montagnard
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Mourir de vivre

Temps et existence

Mourir de vivre

Mourir de vivre —
non pas d’un coup d’épée,
ni d’un chagrin trop vaste
pour la poitrine,
mais de cette lente combustion
qui fait de chaque matin
une cendre légère
au bord des yeux.

Il y a des vivants déjà morts
qui marchent pourtant au soleil
avec des yeux éteints.
ils traversent la ville
comme on traverse un couloir d’hôpital.
Les néons leur tiennent lieu d’aurore,
les écrans leur font des visages.

Ils parlent fort
pour ne pas entendre
le silence en eux.
Ils ont des projets,
des assurances,
des rendez-vous à dix-sept heures trente.

Mais leur regard
ne s’attarde plus sur rien.
Le monde pourrait brûler
qu’ils chercheraient encore
leur mot de passe.

Ils cochent les heures,
respirent par habitude,
parlent comme on récite
une langue oubliée.

Leur cœur bat,
oui —
mais comme une porte mal fermée
que le vent pousse sans conviction.
Ils portent leur cœur
comme une montre arrêtée.

Ils ne saignent pas —
ils s’usent.
Ils ne meurent pas :
ils s’éteignent.

Et puis il y a ceux
qui vivent trop.
Qui vivent avec tant d’ardeur
que le cœur se fissure d’excès.
Et s’effrite
comme une falaise
battue par les marées

Qui aiment à perte,
jusqu’à l’os,
jusqu’à ce que le nom de l’autre
devienne une prière sans dieu.

Ceux qui portent sous la peau
un soleil sans paupière.
Ceux qui prennent la douleur entière,
sans gant,
sans distance.

Ceux qui tremblent
devant un chant d’oiseau,
pleurent pour une injustice,
s’agenouillent presque
devant la beauté d’un soir.

Ceux qui meurent de vivre,
Non pas d’une balle,
ni d’un décret,
mais d’avoir laissé la vie
entrer sans filtre.

Mourir de vivre,
ce serait avoir tout bu :
la lumière et le fiel,
les baisers et les trahisons,
les promesses fauves de juin,
les draps froissés d’octobre,
la colère des foules,
la solitude des chambres
et les silences d’hiver
qui craquent comme du bois vert.

Et quand ils tombent,
on dit :
“c’était trop.”
Oui.
Trop vivant.
Pendant ce temps,
les vivants morts continuent,
droits,
fonctionnels,
impeccables.

Et puis il y a des morts encore vivants
ceux que la terre a pris
mais qui continuent de brûler
dans la mémoire des autres.

Ils surgissent dans un parfum,
dans une chanson,
dans la façon qu’a le soir
de tomber sur les épaules.

Les morts vivants
reposent sous la terre,
ne respirent plus
et pourtant
ils nous soulèvent.

Les vivants morts,
sous les lampadaires,
ont la peau tiède
mais l’âme froide
et leur ombre ne pèse rien.

Les morts vivants
ont la peau froide
mais la présence ardente.

Alors peut-être
que vivre ne tient pas au pouls
mais à la brûlure.

Peut-être qu’on meurt vraiment,
le jour où l’on cesse d’aimer,
bien avant que le corps ne s’arrête,
Le jour où l’on accepte l’injustice
comme une météo,
où l’on confond sécurité
et paix.

Mourir de vivre —
ce serait tomber
épuisé de lumière,
les mains encore chaudes
d’avoir trop serré le monde.
C’est porter trop de soleils
sous la peau,
trop d’étoiles dans les veines,
et sentir que le corps s’épuise
— humble barque trop chargée d’étoiles —
et ne suffit plus
à contenir l’infini
Et la flamme déborde encore.

Alors on vacille,
ivre de jours,
épuisé d’avoir tant espéré.
On se couche dans la nuit
non pour fuir,
mais parce que la vie déborde
et qu’il faut bien
un rivage
où s’échouer.

Mourir de vivre —
c’est tomber d’épuisement
au bord même de la lumière.
Être consumé
plutôt que consumé d’absence.
Et s’échouer, enfin,
non par vide,
mais par excès d’infini.
Mourir de vivre —
peut-être est-ce la seule mort
qui ressemble à une offrande.

Entre l’extinction tiède
et l’incendie,
nous choisissons toujours
sans le dire.

Dis-moi…
toi, tu préfères brûler
ou t’éteindre lentement ?

Djamel Metref
At Yenni le 28 février 2026