Les mots d’un montagnard
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Monologue d'un kabyle en vadrouille

Mémoire et transmission

Monologue d'un kabyle en vadrouille

Je viens d’un lieu
où le vent n’est pas un bruit,
mais un langage.
Là-bas,
il murmure. Il avertit. Il raconte.

Kabylie.

Tu la vois ?
Non.
Tu la sens.
Dans la gorge.
Dans la colonne.
Dans ce feu qui ne veut pas mourir.

Là-bas,
chaque pierre te regarde.
Chaque arbre a quelque chose à dire.
Tu poses la main sur un tronc —
et tu sens une histoire
qui remonte
des racines
jusqu’à toi.

Et les ancêtres…
ah…
ils ne sont pas partis.
Ils dorment dans les nuages,
ils rient dans le craquement des branches.
Ils marchent avec nous
sans jamais peser.
Ils veillent.

Et les enfants ?
Ils rêvent de chevaux.
De sabres.
De cris de guerre.
Ils jouent à être
ceux qu’ils ont perdus.
Mais dans leurs yeux
je vois encore
l’éclat de l’avenir.

Le figuier.
Toujours lui.
Là, au bord du chemin.
Silencieux, immense.
C’est là qu’on jure.
C’est là qu’on attend.
C’est là que le temps s’arrête,
juste un instant,
pour écouter.

Et puis viennent les saisons.
Elles ne passent pas, non.
Elles s’installent.
Elles transforment.

Au printemps,
le blanc recouvre les cerisiers —
comme un linge propre après le deuil.
Les fleurs se dressent
petites, fières, vivantes.
Les abeilles dansent.
Les vallées chantonnent doucement.
C’est doux.
C’est fragile.
C’est puissant.

L’été ?
L’été, c’est l’arrogance du soleil.
Il frappe.
Il brûle.
Mais il donne.
Les figues éclatent entre les doigts.
Le sucre coule.
C’est le goût de la terre.
Franc. Brutal. Offert.

L’automne.
Ah…
L’automne, c’est la nostalgie.
Les feuilles s’en vont comme les anciens,
sans bruit.
Elles flottent.
Elles tombent.
Elles ne demandent rien.
Et les montagnes s’habillent d’or,
comme pour une dernière fête.

Puis l’hiver.
Un silence glacé.
Mais dans les maisons…
le feu, toujours.
Les cheminées parlent.
Les femmes cousent.
Les voix se rapprochent.
On chante,
on pleure,
on se serre.

Kabyle.
Ce n’est pas un nom.
C’est un battement.
C’est un refus.
C’est un "non" qu’on répète
jusqu’à ce qu’il devienne
un chant.

Chaque chanson est une archive.
Chaque mot une revendication.
Même nos berceuses ont des dents.
Et nos cris, parfois,
font tomber les murs.

Notre alphabet court sur les pierres.
Tifinagh.
Des signes comme des étoiles.
Une lumière gravée
qu’aucune nuit n’efface.

Les montagnes ?
Elles savent tout.
Elles n’oublient rien.
Elles ont vu l’amour,
la fuite,
les révoltes.

Elles portent nos rêves sur leurs épaules,
même quand ils sont trop lourds.

Et puis…
il y a ce moment où la fleur s’ouvre.
Où la lumière revient.
Où le village entier s’illumine
sans électricité.
Juste des rires.
Des enfants pieds nus.
Des femmes debout dans les champs,
les bras pleins de moissons.
Des hommes silencieux
mais présents.

Un pain.
Un thé.
Et c’est la fête.
Ici, on n’attend pas d’avoir trop
pour partager.
On donne ce qu’on a
comme si c’était un trésor.

Et c’en est un.

Même sous les chaînes —
elle se lève.
Kabylie ne plie pas.
Elle saigne,
mais elle se redresse.
Toujours.

Son souffle traverse les siècles.
Il entre dans les poumons
des enfants d’exil,
des exilés d’enfants,
des poètes en colère.

Kabylie.
Ce n’est pas une terre.
C’est un souffle.
Un refus de mourir.
Un hymne.
Un cri.
Un amour qui brûle sans fin.

Kabylie mon amour.

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Djamel Metref
At Yenni le 13 juillet 2025