Les mots d’un montagnard
← Tous les poèmes

Lettre d’un rêveur désabusé

Liberté et justice

Lettre d’un rêveur désabusé

Mon haleine sent le tabac froid,
le tabac des soirs sans foi.
Je voudrais vomir mon désespoir,
recracher tout ce que je vois.

Parce qu’à force d’espérer l’humain,
je ne vois plus que le vilain.
Les vraies valeurs ont plié bagage,
et l’honneur crève dans les virages.

Je suis né dans l’après —
l’après des drapeaux neufs,
l’après des promesses,
l’après des rêves qu’on range au fond d’une caisse.
Fils d’une indépendance égarée,
d’un avenir trop souvent ajourné.

Ma génération n’a pas connu la guerre,
mais elle connaît la misère des repères.
On nous a parlé de liberté,
on a hérité de la réalité.

Les jeunes d’aujourd’hui ?
Ils regardent l’horizon comme une porte de sortie.
Canada,
Australie,
peu importe —
tant qu’on quitte le port.
Chacun son Eldorado,
chacun son faux paradis perso.

Et moi ?
Je n’ai plus l’âge des illusions.
J’ai vu mes rêves perdre leurs plumes
dans les barbelés de la raison.
Le temps use,
le temps fane,
et les chances s’amincissent comme une flamme.

La mal-vie pousse,
sauvage,
tenace,
dans les champs qu’on laisse en friche,
où le mensonge fait sa place
pendant que la vérité s’efface.

Aujourd’hui,
tout s’inverse.
La loyauté tremble,
la trahison s’impose.
La sincérité baisse les yeux,
l’hypocrisie explose.
La modestie se tait,
la vantardise parade.
Et quand l’honnêteté devient mythe,
le vol devient méthode.

L’homme adore l’argent
plus qu’il s’aime lui-même.
Il compte ses billets,
mais pas ses fautes.
Il parfume sa peau
pour masquer son âme en déroute.

On dit : « L’argent ne fait pas le bonheur. »
Mais la rue répond :
« Si t’as un sou, t’as une valeur. »
Moi je préfère mon haleine fétide
à leurs eaux de Cologne d’importation.
Je préfère puer la vérité
que sentir le mensonge en édition limitée.

Givenchy,
Saint Laurent…
que m’importe vos marques !
Je vaux plus que vos costumes bien repassés,
même troué,
même lessivé.

Un proverbe kurde dit :
« L’argent donne de la valeur aux médiocres,
mais seulement aux yeux des médiocres. »
Et moi j’y crois.
Je persiste.
Je signe.
Je dis :
vous ne valez pas plus que vos billets.

Et si ces mots vous brûlent,
tant mieux.
C’est qu’ils touchent.

Alors, ouais,
mouche-toi si t’es morveux,
et laisse parler mon cri :
celui d’un rêveur fatigué,
mais pas éteint.
Un rêveur qui s’obstine à croire
qu’un jour, peut-être,
l’humain reprendra le pouvoir.

Djamel Metref
At Yenni le 7 octobre 2025