Les élucubrations d’un insomniaque
La nuit s’installe et s’étire, interminable,
Comme une mauvaise blague,
Et dans ma tête elle vient squatter.
Elle repeint mes pensées en néons tremblants.
Je ris jaune dans mes draps froissés
Qui sentent la conspiration
Et me tiennent en otage.
Je me retourne, négocie avec mon oreiller,
Mais il a déjà pris parti pour l’ennemi.
Le plafond prend des airs de juge muet
et m’accuse :
Le sommeil ? Une rumeur qui m’évite
Et s’est encore décommandé.
Je compte les heures comme des barreaux,
prisonnier d’un esprit qui refuse de s’éteindre.
Les pensées déboulent sans prévenir,
En cortège grotesque, sublime et solennel.
L’une crie famine, l’autre récite des théorèmes.
Elles débarquent, paradent et défilent,
Comme un cirque qui aurait perdu son directeur.
Elles s’alignent, se heurtent, se bousculent,
flot de lumières dans une chambre obscure.
Un comptable dresse la liste de mes erreurs,
Un poète raté s’étrangle dans mes métaphores,
Un clown maquille mes regrets
Et jongle avec mes échecs,
Un croque-mort polit mes souvenirs
Et range mes espoirs.
Chaque idée naît, enfle, s’effondre,
puis renaît, déguisée en autre.
EIles enterrent mes projets sous des rires sardoniques.
Et moi, spectateur forcé,
J'applaudis en silence ironique.
Ça sonne creux.
Le silence n’est pas silence,
Il bourdonne comme un insecte
Que je n’arrive pas à écraser.
Il pique, hurle et grésille,
Comme une radio mal réglée sur mes nerfs.
Le temps, sarcastique, s’étire jusqu’à la caricature.
Chaque tic-tac me gifle,
Chaque seconde enfle,
Chaque minute s’allonge et s’habille en siècle,
Jusqu’à se prendre pour l’éternité.
Comme si l’horloge prenait goût au sadisme.
Même mon cœur, ce sablier impatient,
s’amuse à battre trop fort pour rien.
Même les ombres semblent fatiguées
De m’entendre ruminer mes absurdités.
Mes paupières sont lourdes,
mais mes songes refusent la clé.
Alors je bâtis des mondes en carton, fragiles.
J’invente des victoires fictives,
Des gloires posthumes,
Où je gagne toujours,
Où mes défaites ont l’air de plaisanteries.
Je réécris ma vie comme un brouillon bancal vingt fois par heure,
Où je corrige mes erreurs à l’encre invisible,
Et à la vingt-et-unième je la trouve risible.
Je rédige des dialogues brillants,
Des répliques parfaites
Que je n’aurai jamais l’occasion de placer
Et que personne n’entendra.
Mais au fond, je ris : même mes rêves me fuient.
Je suis mon propre public : j’applaudis, mais je n’y crois pas.
Puis je me rappelle : tout ça n’existe pas.
Pourquoi dormir, après tout,
Quand on peut ressasser des erreurs en technicolor ?
Je discute avec des fantômes,
J’invente des réponses à des questions
Que personne ne m’a jamais posées.
Puis, juste quand mes paupières capitulent,
Et lorsque enfin le sommeil m’effleure,
Le jour, en patron tyrannique,
Se lève et entre, brutal et cynique.
L’aube ricane et déjà griffe les rideaux
Et me tend la journée,
punition emballée dans la lumière.
Il me colle au visage ce constat banal :
j’ai encore perdu une nuit
à vouloir l’apprivoiser.
Djamel Metref
At Yenni le 30 septembre 2025
← Tous les poèmes
