Les mots d’un montagnard
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Le royaume de la nuit

Angoisse et solitude

Le royaume de la nuit

Quand le village s’efface
au fond des vitres noires,
Et que l’ombre s’étend
comme un vieux drap froissé,

Les maisons s’endorment
sous la lune pâlie,
Les volets sont fermés,
les chemins sont déserts ;

Seule veille ma lampe
au fond de la nuit grise,
Comme un phare oublié
dans un océan d’air.

Je demeure éveillé
parmi mes dérisoires pensées
qui vont
et viennent
sans jamais se lasser.

Le plafond devient ciel,
les fissures constellations,
Les meubles,
en silence,
prennent un air vivant ;

Chaque craquement sourd
enfante une invention,
Chaque souffle du vent
un présage troublant.

Le minaret,
Paisible,
Domine les ténèbres,
Tandis que les heures glissent
dans leur lenteur ;

Les chiens se sont tus,
les champs gardent leurs fièvres,
Et le vent dans les haies
murmure sa rumeur.

Je converse parfois
avec des souvenirs,
Ces fantômes polis
qui refusent de fuir ;

Je leur parle
comme à de vieux voisins,
Croisés autrefois
sur la place
ou les chemins ;

Leurs visages fanés
reviennent à ma porte,
Portés par le parfum
des saisons déjà mortes.

Ils s’asseyent près de moi
dans la chambre déserte
Et rouvrent lentement
quelque blessure ouverte.

Je regarde danser les ombres
du vieux frêne
Qui griffent doucement
le mur de la maison ;

Les heures ont perdu
leur marche régulière.
Minuit dure un siècle
et l’aube un battement.

Le temps,
vieux funambule,
hésite en sa lumière
Entre l’immobile nuit
et le jour naissant.

Dans le silence épais
où la campagne règne,
Mes pensées vagabondent
sans règle
ni raison.

Je me demande alors
où s’en vont les rivières
Quand la nuit les recouvre
de son manteau noir ;

Si les étoiles ont,
derrière leur lumière,
Des rêves plus profonds
que ceux de notre histoire.

Mon esprit forge
d’étranges théories :
Pourquoi les rêves morts
pèsent-ils tant le soir ?

Où vont les mots tus,
les promesses flétries,
Les regards oubliés
au détour des mémoires ?

Je bâtis des palais
avec des hypothèses,
Des empires de brume
au-dessus du néant ;

Des royaumes d’incertitudes
et de lunes,
Que l’aube effacera
dès son premier éclat.

Là-bas,
dans les vergers endormis
sous la brume,
J’invente mille mondes
que personne ne voit ;

Je résous l’univers,
puis ma raison s’apaise,
Avant qu’un doute neuf
ne revienne en rampant.

Seul,
je suis le témoin
d’un théâtre invisible
Où défilent sans fin
regrets
et projections ;

Le sommeil est un roi lointain,
inaccessible,
Qui repousse toujours
mes humbles supplications.

Puis un coq,
quelque part,
annonce la lumière.
Le ciel se teint de rose
au-dessus des sillons.

L’horizon pâlit
derrière les toits grisâtres.
Les songes des dormeurs
s’éloignent en secret.

Je souris à mes folles
pensées de la veille,
Dernières étincelles
de mon insomnie profonde.

Je contemple,
épuisé,
les derniers astres blafards
Comme un naufragé calme
atteignant le rivage.

Et tandis que le jour
réveille le village,
Que les portes s’ouvrent
sur les gestes quotidiens,

Lorsque la lumière
envahit ma prison,
Chassant les visions
de ma veille incertaine,

Je ferme enfin les yeux,
laissant sur mon passage
Les étranges récits
de mes nocturnes chemins.

Je m’endors,
emportant dans les plis
de ma raison
Les élucubrations
de ma nuit souveraine.

Djamel Metref
At Yenni le 31 Mai 2026 à 2 h 03