Les mots d’un montagnard
Des arbres au premier plan devant une chaîne de montagnes ensoleillée.
Photographie © Djamel Metref
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La terre sous nos pas

Nature et écologie · Exil et solidarité · Liens humains

La terre sous nos pas

Il reste un arbre 
au bout de la rue,
un vieux témoin 
qui penche avec le vent.

Je passe devant lui 
chaque matin
comme on passe 
devant quelqu’un

dont on ne connaît 
pas le prénom
mais dont l’absence, 
un jour,

fera soudain 
beaucoup de bruit.

La forêt recule 
en silence.
On entend moins 
les oiseaux,

davantage 
les moteurs.

La terre a chaud,
les saisons déplacent 
leurs meubles
et nous cherchons encore
où poser notre fatigue.

Je rentre chez moi.
Une tasse refroidit 
sur la table,
le téléphone éclaire 
un visage épuisé.

Dans la chambre, 
la nuit respire mal.
J’ai connu l’angoisse
comme une pièce 
sans fenêtre,

le deuil comme un objet
qu’on ne sait pas où ranger,

et pourtant, 
parfois,
un rayon de soleil 
sur le mur
suffit à remettre 
le monde debout.

Nous sommes faits 
de choses fragiles :

de peau, 
de mémoire,
de blessures 
qui ne se voient pas,

d’un cœur qui continue
même lorsqu’il ne sait 
plus pourquoi.

Dehors, 
la ville 
ne dort jamais.
Un bus avale 
des visages,

une sirène 
traverse l’avenue,

un homme marche 
avec une valise
qui contient peut-être 
toute sa maison.

Il vient de loin,
d’un pays 
dont la frontière
a fermé ses portes
mais pas ses souvenirs.

Les frontières 
sont étranges :

des lignes tracées 
sur des cartes
qui deviennent 
des murs
dans la chair 
des hommes.

Alors je regarde 
ceux qui passent.
Celui qui cherche 
un travail,

celle qui cherche 
un toit,
l’enfant qui tient 
la main 
de sa mère

comme si le monde 
entier
pouvait disparaître 
derrière lui.

Je voudrais 
écrire 
pour eux,
sans parler 
à leur place.

Écrire 
seulement
que la violence 
laisse des traces
sur les murs, 

dans les corps,
dans les silences 
après les nouvelles.

Écrire 
que la ville 
moderne
nous promet 
des lumières

et nous vole 
parfois le ciel.

Écrire 
que nous avons besoin
de revenir au sol,

à la boue 
sous les chaussures,
à l’odeur 
d’une pluie véritable,

à l’arbre 
qui grandit lentement
sans demander 
la permission 
au monde.

Peut-être 
sommes-nous cela :

des êtres de passage
qui ont oublié 
qu’ils passent.

La terre, 
elle, 

restera sous nos pas
jusqu’au jour 
où nos pas
ne seront plus là.

Alors je voudrais 
apprendre
à marcher 
autrement :

plus lentement,
avec attention,
comme si 

chaque feuille,
chaque visage,
chaque frontière 
traversée,
chaque douleur 
cachée
était une phrase 
du même poème.

Et peut-être 
qu’aimer le monde
commence 
simplement ainsi :
regarder.

Ne pas détourner les yeux.

Puis poser la main
sur la terre encore vivante
et comprendre enfin
que nous ne sommes pas 
au-dessus d’elle,

mais dedans.

Djamel Metref 
At Yenni le 29 Août 2026