Les mots d’un montagnard
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La belle et la bête et les blessures jumelles

Mémoire et transmission

La belle et la bête et les blessures jumelles

« El djerh iqaze ihelu, (yir) awal iqaze irenu »
Adage kabyle :
« La blessure physique cicatrise aisément, la blessure morale saigne infiniment. »

Près de la source aux reflets d'argent,
Marchait, paisible, une femme d'antan.
Son urne d'argile au creux de ses bras,
Portait le chant clair des ruisseaux d'ici-bas.

Lorsqu'un lion surgit, maître des bois,
De sa crinière d'or et de son pas de roi.
Mais nul rugissement, nul geste de rage,
Car l'amour retint l'élan du carnage.

Belle était-elle, et lui, subjugué,
N'osa point son souffle en proie dégager.
Pourtant, tremblante et le cœur serré,
Elle vit l'ombre s'éloigner, envoutée.

Au village, on ouït son récit :
La bête m'a épargné, mais quel mépris !
"Majestueux certes, mais l'haleine fétide !"
Les rires s'élevèrent, cruels, rapides.

Or, caché, le lion dans les bois,
Écoutait, meurtri par cet émoi.
Lui qui jadis, de grâce, épargna,
Voyait son orgueil transpercé, broyé.

Un jour encore, le sort s'acharne,
La femme arrive au bois, sa hache en arme.
"Frappe !" dit le lion, dans l'écho du vent,
Elle frappa fort, le sang ruisselant.

Une plaie s'ouvre, éclat brutal,
Chair meurtrie, douleur frontale.
Rouge éphémère, cri qui saigne,
Le corps blessé, la peau qui peine.

Les lunes passèrent, la plaie se ferma,
Mais dans son cœur, la douleur resta.
"Vois, femme, la blessure a guéri,
Mais tes mots tranchent encore mon esprit."

L'autre blessure, sourde, sans couleur,
Se cache au creux de la douleur.
Elle ronge l'âme, creuse en silence,
Une blessure aux mille absences.

Depuis, dans la sagesse kabyle,
Un adage murmure, grave et fragile :
Le corps se répare au fil du temps,
Mais les mots blessants saignent infiniment.

Blessures jumelles, échos mêlés,
L'une visible, l'autre voilée.
Et quand le temps croit tout sceller,
Le cœur saigne encore, en secret.

L'une guérit sous le baume des jours,
L'autre s'attarde, sans recours.
La peau se ferme, le sang se tait,
Mais l'esprit garde ce qu'il taisait.

Djamel Metref
At Yenni le 30 décembre 2025