L'obstination d'être
Nous avons inventé des mots
pour donner un visage
à ce que nous ne comprenons pas.
Nous avons appelé
L'angoisse : peur.
Le vide : solitude.
Le désir : amour.
Et la fragile mécanique
qui nous persuade,
certains matins,
que la vie mérite encore
d'être vécue : sérotonine.
Quel étrange destin
pour l'homme
que de chercher
dans une molécule
la raison de son espérance.
Nous voudrions
que le bonheur ait
Une formule.
Une équation.
Une cause.
Quelque chose
que l'on puisse
mesurer
et reproduire.
Mais le bonheur
refuse les laboratoires.
Il apparaît sans prévenir,
puis disparaît
sans explication.
Comme tout ce qui compte.
Nous naissons
sans avoir été consultés.
Voilà peut-être
la première absurdité.
Puis on nous apprend
à désirer ce monde
que nous n'avons pas choisi.
On nous donne un nom,
une langue,
une histoire,
des frontières,
des croyances,
puis on nous demande : Qui veux-tu devenir ?
Question étrange.
Comment choisir
quand on ne sait même pas
pourquoi nous sommes là ?
Alors nous construisons.
Des maisons.
Des familles.
Des carrières.
Des souvenirs.
Des tombeaux.
Nous bâtissons
avec acharnement
sur un sol
dont nous savons pourtant
qu'il finira par nous engloutir.
L'homme connaît sa fin
et construit quand même.
C'est peut-être
sa plus grande contradiction.
Ou sa seule grandeur.
Je me suis longtemps demandé
si la vie avait un sens.
Puis j'ai compris
que la question elle-même
était peut-être trop humaine.
Le monde ne nous doit aucune réponse.
La montagne ne justifie pas
sa présence.
La mer ne s'excuse pas
de ses tempêtes.
Une étoile brûle
sans savoir qu'elle est une étoile.
Seul l'homme souffre
de vouloir comprendre
pourquoi il souffre.
Nous sommes peut-être
les seuls êtres
à transformer l'existence
en procès.
Nous demandons :
Pourquoi moi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi la mort ?
Pourquoi l'amour ?
Pourquoi la perte ?
Pourquoi le temps ?
Et le silence demeure.
Immobile.
Inacceptable.
Magnifique,
peut-être,
parce qu'il ne ment pas.
Alors nous inventons
des croyances.
Ou la science.
Ou l'amour.
Ou demain.
Peu importe le nom.
Nous cherchons une porte
dans un mur
qui n'en possède
peut-être aucune.
Et pourtant
nous continuons
à chercher.
C'est là que commence
le mystère de l'homme.
Il sait.
Il sait que tout passe.
Il sait que les visages aimés
finiront par disparaître.
Il sait que son propre corps
deviendra poussière.
Il sait que même
les grandes œuvres
finissent
sous la poussière des siècles.
Et malgré cette connaissance,
il plante encore un arbre.
Il embrasse encore.
Il écrit encore.
Il fait naître des enfants
dans un monde
dont il connaît la fragilité.
Pourquoi ?
Peut-être parce que vivre
n'est pas une conclusion logique.
C'est une désobéissance.
La sérotonine
ne nous promet rien.
Elle ne dit pas : Tu seras heureux.
Elle murmure seulement,
dans la langue obscure du corps : Continue.
Et parfois
c'est tout ce dont
nous avons besoin.
Pas d'une vérité.
Pas d'une révélation.
Pas d'un avenir magnifique.
Seulement
une raison suffisamment petite
pour traverser aujourd'hui.
Un café encore chaud.
Une main.
Une chanson.
Un rire venu de l'autre pièce.
La lumière sur un visage.
Ces choses minuscules
qui n'ont aucune importance
à l'échelle de l'univers,
mais qui ont toute l'importance
à l'échelle d'une vie.
Nous voulons
laisser une trace.
C'est peut-être
notre dernière vanité.
Nous écrivons nos noms
sur des pierres,
sur des livres,
sur des murs,
sur la mémoire des autres.
Comme si l'éternité
pouvait être négociée.
Mais l'univers
ne conserve rien.
Il avale les empires
avec la même indifférence
qu'il avale les fourmis.
Un jour,
nos photographies jauniront.
Nos voix disparaîtront.
Nos phrases perdront leur sens.
Même ceux
qui nous auront aimés
ne sauront plus exactement
comment était notre visage.
Alors pourquoi aimer ?
Pourquoi écrire ?
Pourquoi vivre ?
Peut-être précisément
parce que tout disparaît.
Une rose n'est pas
moins belle
parce qu'elle se fane.
Un coucher de soleil
n'est pas une erreur
parce qu'il finit.
Et une vie
ne devient pas inutile
parce qu'elle est mortelle.
Peut-être que la fin
ne retire rien à l'instant.
Peut-être qu'elle lui donne
son poids.
Il y a des jours
où je ne crois en rien.
Ni aux grandes promesses.
Ni aux lendemains radieux.
Ni à cette sagesse
que les hommes exhibent
après avoir survécu
à leurs propres désastres.
Je regarde simplement
le monde tourner
avec son indifférence parfaite.
Et pourtant,
au fond de moi,
quelque chose refuse
de céder.
Je ne sais pas son nom.
Volonté ?
Instinct ?
Peur ?
Espérance ?
Sérotonine ?
Peut-être un peu de tout cela.
Une obscure alliance
entre la matière
et le désir.
Entre le cerveau
qui commande : avance
et l'âme
qui demande : pourquoi ?
L'homme est peut-être
cet animal étrange
qui avance
tout en sachant
qu'il ne sait pas où il va.
Alors je ne chercherai plus
à vaincre le néant.
Je ne lui donnerai pas
le privilège de devenir
le centre de ma vie.
Je vivrai avec lui.
Comme on vit avec une cicatrice.
Comme on vit avec la nuit
en sachant que le matin
n'est jamais garanti.
Je regarderai le monde
sans lui demander
d'être juste.
J'aimerai
sans exiger que l'amour dure.
Je construirai
sans exiger que mes constructions
soient éternelles.
Je parlerai
même si ma voix
finira par se taire.
Et lorsque viendra
le dernier jour,
je ne demanderai
peut-être plus : Pourquoi ai-je vécu ?
Je regarderai simplement
tout ce qui aura été.
Les visages.
Les départs.
Les nuits.
Les matins.
Les erreurs.
Les mains tenues.
Les mains perdues.
Les éclats de rire
au milieu du désastre.
Et peut-être comprendrai-je alors
que la vie n'était pas
une énigme à résoudre.
Elle était une traversée.
Une poignée de secondes
consciente d'elle-même
dans l'immensité du silence.
Et au milieu de ce silence,
une chose minuscule
aura persisté.
Une pulsation.
Un désir.
Une lumière presque invisible.
Quelque chose qui disait :
encore.
Encore un matin.
Encore une rencontre.
Encore un mot.
Encore un peu de lumière
avant la nuit.
C'était peut-être cela,
depuis le commencement,
la sérotonine : non pas le bonheur,
mais l'obstination mystérieuse
de la vie à vouloir
encore être vécue.
Djamel Metref
At Yenni le 28 Septembre 2026← Tous les poèmes
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