Discours logorrhéique
Et je parle,
oui,
je parle
parce que la nuit
est trop vaste,
parce que le silence
a des murs
et que les murs
ont des oreilles,
parce que dans le moindre battement
de paupière
il y a peut-être une histoire
qui cherche sa sortie,
une rivière
qui voudrait devenir mer,
une mer
qui voudrait devenir ciel,
et moi je reste là,
au milieu de tout ce qui déborde,
avec mes mots dans les mains
comme on tient de l’eau,
comme on retient le vent,
comme on voudrait retenir le temps
avant qu’il ne s’échappe
par la fenêtre ouverte,
avant qu’il ne glisse
sur les toits,
avant qu’il ne descende
dans les ruelles
encore chaudes de la nuit.
Et je pense à toi,
naturellement,
fatalement,
comme on pense à une lumière
lorsqu’on vient de traverser
une longue pièce obscure,
et je me demande pourquoi
certaines présences arrivent
dans notre vie sans frapper,
sans demander la permission,
sans même annoncer leur nom,
et pourquoi elles déplacent tout,
les meubles de l’âme,
les vieux souvenirs,
les désirs endormis,
les colères oubliées,
les printemps que l’on croyait morts,
les oiseaux que l’on croyait partis,
et voilà que
quelque chose recommence,
quelque chose respire,
quelque chose insiste,
quelque chose murmure :
regarde,
regarde encore,
la vie n’a pas fini
de te surprendre.
Alors je regarde.
Je regarde
la nuit,
les montagnes,
les oliviers immobiles,
la fenêtre ouverte
sur cette chaleur
qui ne veut pas partir,
les étoiles suspendues
comme des pensées
que personne n’ose prononcer,
et je voudrais
écrire tout cela,
tout dire,
ne rien laisser dans l’ombre,
nommer
chaque pierre,
chaque souffle,
chaque silence,
chaque frémissement du feuillage,
chaque seconde qui tombe
doucement dans l’abîme du temps,
mais les mots arrivent
trop nombreux,
trop vite,
ils se bousculent,
ils se poussent,
ils veulent tous
être les premiers,
et moi
je les laisse faire
parce que peut-être écrire,
au fond,
c’est cela :
ouvrir une porte
et laisser entrer la foule.
Et la foule entre.
Elle entre avec
ses souvenirs,
ses rêves,
ses regrets,
ses visages,
ses parfums de terre
après l’orage,
ses matins d’enfance,
ses chemins poussiéreux,
ses maisons blanches
sous le soleil,
ses voix disparues,
ses rendez-vous manqués,
ses promesses jamais tenues,
ses amours qui n’ont pas su mourir
et ses morts qui continuent de vivre
quelque part dans la mémoire,
dans une chanson,
dans une odeur,
dans le bruit d’une porte
qui se ferme,
dans la lumière exacte
d’un soir d’été.
Et je parle encore.
Je parle
parce que demain viendra,
parce que demain ne demandera pas
si nous sommes prêts,
parce que les montagnes resteront là
tandis que nous changerons,
parce que les oliviers continueront
de frissonner sous des vents
que nous ne sentirons peut-être plus,
parce que les étoiles continueront
leur voyage indifférent,
et parce qu’au milieu
de cette immense mécanique
du monde,
il y aura toujours quelqu’un
pour lever les yeux
et se demander pourquoi il est là,
pourquoi son cœur bat si fort,
pourquoi une rencontre suffit parfois
à réveiller en nous une saison entière.
Alors je parle.
Je parle
jusqu’à ce que les mots s’épuisent,
jusqu’à ce que la nuit blanchisse,
jusqu’à ce que le premier oiseau
ose interrompre le silence,
jusqu’à ce que le jour arrive
avec ses mains pleines de lumière,
et peut-être qu’alors
je me tairai enfin,
non parce que je n’aurai plus rien à dire,
mais parce que j’aurai compris
que certaines choses,
précisément parce qu’elles sont trop grandes,
ne demandent pas de mots.
Elles demandent seulement qu’on les vive.
Djamel Metref
At Yenni le 11 Août 2026
← Tous les poèmes
Discours logorrhéique
Écriture et poésie · Mémoire et transmission · Amour et désir
