Les mots d’un montagnard
Un arbre devant une terrasse ouverte sur la mer sous un ciel couvert.
Photographie © Djamel Metref
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Discours logorrhéique

Écriture et poésie · Mémoire et transmission · Amour et désir

Discours logorrhéique

Et je parle, 
oui, 
je parle 
parce que la nuit 
est trop vaste, 

parce que le silence 
a des murs 
et que les murs 
ont des oreilles, 

parce que dans le moindre battement 
de paupière 
il y a peut-être une histoire 
qui cherche sa sortie, 

une rivière 
qui voudrait devenir mer, 
une mer 
qui voudrait devenir ciel, 

et moi je reste là, 
au milieu de tout ce qui déborde, 
avec mes mots dans les mains 
comme on tient de l’eau, 
comme on retient le vent, 

comme on voudrait retenir le temps 
avant qu’il ne s’échappe 
par la fenêtre ouverte, 
avant qu’il ne glisse 
sur les toits, 
avant qu’il ne descende 
dans les ruelles 
encore chaudes de la nuit.

Et je pense à toi, 
naturellement, 
fatalement, 
comme on pense à une lumière 
lorsqu’on vient de traverser 
une longue pièce obscure, 

et je me demande pourquoi 
certaines présences arrivent 
dans notre vie sans frapper, 
sans demander la permission, 
sans même annoncer leur nom, 

et pourquoi elles déplacent tout, 
les meubles de l’âme, 
les vieux souvenirs, 
les désirs endormis, 
les colères oubliées, 
les printemps que l’on croyait morts, 
les oiseaux que l’on croyait partis, 

et voilà que 
quelque chose recommence, 
quelque chose respire, 
quelque chose insiste, 
quelque chose murmure : 

regarde, 
regarde encore, 
la vie n’a pas fini 
de te surprendre.

Alors je regarde.

Je regarde 
la nuit, 
les montagnes, 
les oliviers immobiles, 
la fenêtre ouverte 
sur cette chaleur 
qui ne veut pas partir, 

les étoiles suspendues 
comme des pensées 
que personne n’ose prononcer, 

et je voudrais 
écrire tout cela, 
tout dire, 
ne rien laisser dans l’ombre, 

nommer 
chaque pierre, 
chaque souffle, 
chaque silence, 
chaque frémissement du feuillage, 
chaque seconde qui tombe 
doucement dans l’abîme du temps, 

mais les mots arrivent 
trop nombreux, 
trop vite, 
ils se bousculent, 
ils se poussent, 
ils veulent tous 
être les premiers,
 
et moi 
je les laisse faire 
parce que peut-être écrire, 
au fond, 
c’est cela : 

ouvrir une porte 
et laisser entrer la foule.

Et la foule entre.

Elle entre avec 
ses souvenirs, 
ses rêves, 
ses regrets, 
ses visages, 

ses parfums de terre 
après l’orage, 
ses matins d’enfance, 
ses chemins poussiéreux, 
ses maisons blanches 
sous le soleil, 

ses voix disparues, 
ses rendez-vous manqués, 
ses promesses jamais tenues, 
ses amours qui n’ont pas su mourir 
et ses morts qui continuent de vivre 
quelque part dans la mémoire, 

dans une chanson, 
dans une odeur, 
dans le bruit d’une porte 
qui se ferme, 
dans la lumière exacte 
d’un soir d’été.

Et je parle encore.

Je parle 
parce que demain viendra, 
parce que demain ne demandera pas 
si nous sommes prêts, 
parce que les montagnes resteront là 
tandis que nous changerons, 

parce que les oliviers continueront 
de frissonner sous des vents 
que nous ne sentirons peut-être plus, 
parce que les étoiles continueront 
leur voyage indifférent, 

et parce qu’au milieu 
de cette immense mécanique 
du monde, 
il y aura toujours quelqu’un 
pour lever les yeux 
et se demander pourquoi il est là, 
pourquoi son cœur bat si fort, 
pourquoi une rencontre suffit parfois
à réveiller en nous une saison entière.

Alors je parle.

Je parle 
jusqu’à ce que les mots s’épuisent, 
jusqu’à ce que la nuit blanchisse, 
jusqu’à ce que le premier oiseau 
ose interrompre le silence, 
jusqu’à ce que le jour arrive 
avec ses mains pleines de lumière, 

et peut-être qu’alors 
je me tairai enfin, 
non parce que je n’aurai plus rien à dire, 

mais parce que j’aurai compris 
que certaines choses, 
précisément parce qu’elles sont trop grandes, 
ne demandent pas de mots.

Elles demandent seulement qu’on les vive.

Djamel Metref   
At Yenni le 11 Août 2026