Les mots d’un montagnard
← Tous les poèmes

Carnet d’un Kabyle sous le ciel indien

Carnets de voyages

Carnet d’un Kabyle sous le ciel indien

Je viens des hauteurs 
où les neiges veillent,  
Des hameaux 
que le vent nomme en kabyle,  
Là où le Djurdjura parle 
aux étoiles anciennes  
Et où chaque pierre 
garde la mémoire d’un feu.

Sous les pins du Djurdjura, 
l’air sentait la pierre 
et le miel,  
Une brise d’enfance jouait 
dans les tresses du mont.  

Je suis parti, 
cœur drapé de lumière rebelle,  
Chercher ailleurs 
le sens que les collines taisaient.  

Un matin sans adieu, 
j’ai quitté la montagne —  
Peut-être pour comprendre 
ce que pèse un horizon.  

Le ciel s’élargissait 
comme une promesse en marche,  
Et mes pas glissaient 
dans la poussière du monde.

Les dunes devinrent mers, 
les mers des vents sans sommeil,  
Et l’aube me mena 
jusqu’au pays du Mahatma,  
Où la prière danse, 
où chaque regard veille,  
Sur le fil du silence 
et du karma.  

Dans les aéroports, 
les langues se confondaient,  
Le goût du cumin 
se mêlait à celui du sel.  

J’ai traversé l’eau — 
large comme un oubli —  
Et l’Inde m’a ouvert 
ses bras tatoués de prières.

Mon pas portait l’écho 
des villages berbères,  
Il parlait peu, 
mais ses yeux conteurs savaient dire :  
« J’ai laissé mes montagnes 
pour d’autres prières,  
Mais mon âme est un tamazight 
qui ne veut pas mourir. »  

Sous le soleil d’or, 
j’ai vu les éléphants prier,  
Les femmes draper la lumière 
sur leurs âmes,  
Les enfants rire 
au bord du Yamuna,  
Et la paix, 
lente et chaude, 
descendre comme un encens.

Sous le ciel indien, 
je m’assis, 
pensif 
et fier,  
Mes songes tissaient un tapis 
de poussière 
et d’ambre,  
Et dans le feu du soir, 
deux mondes s’éclairèrent :  
Kabylie et Inde... 
même souffle, 
même flamme à l’ombre.  

Je marchais, 
toujours,  
Avec au cœur la rumeur 
des cèdres kabyles,  
Le souvenir d’une terre 
âpre et claire  
Qui me parlait à travers 
chaque mangue offerte.

À l’ombre des temples, 
j’ai reconnu les djinns du désert,  
Leurs yeux brûlaient 
dans les lampes indiennes.  

Ici comme là-bas, 
les astres dictent la même loi :  
Que nul voyage ne vaut 
sans la blessure du retour.

Quand la nuit tombait sur Noida,  
Je croyais sentir le souffle 
du mont Azrou  (N'Thour)
Et dans les saris flottant sur le fleuve,  
Les timmehermine rayées 
des femmes de ma tribu.

J’ai compris alors —  
Que le monde n’a pas de bord, 
seulement des reflets.  
Qu’un cœur kabyle peut 
se fondre dans le Yamuna,  
Sans cesser de battre 
au rythme du vent d’Afrique.

Et dans ce vaste ciel 
où prient mille dieux,  
J’ai levé les yeux, 
pauvre marcheur d’Algérie,  
Et murmuré à l’étoile du soir :  
“ Tanmirt, 
ô Terre, 
de m’avoir tant élargi. “

Noida, 17 Janvier 2026
Djamel Metref